• Lettre ouverte du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire 30 ans après

    Nous ne sommes plus dans une époque où l'adresse d'un citoyen aux salutations libertaires à un camarade Ministre est possible. Nous ne sommes plus dans une époque où l'adresse à une personnalité politique renvoie à son engagement, à ses valeurs.

    Aussi, cette lettre ouverte vous est adressée, à vous, personnes de bonne volonté qui pensez que l'éducation n'a pas vocation à former des exécutants, des officiants obéissants plus ou moins élevés dans l'échelle sociale. Vous qui pensez que l'éducation vise à faire découvrir à travers la compréhension de la complexité du monde, sa propre capacité à créer sa vie. À inventer avec autrui des perspectives de société.

    Il y a trente ans, Gabriel Cohn-Bendit écrivait une lettre ouverte au camarade Ministre. Il y a trente ans, profitant des cent jours de grâce d'un nouveau gouvernement  au programme commun de gauche, les tribunaux d'exception étaient fermés, la peine de mort abolie, la cinquième semaine de congés payés accordée, les radios libérées, l'adresse de Gabriel Cohn-Bendit au camarade Ministre entendue.

    Il y a trente ans, le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire voyait le jour.

    Son projet ? Accueillir les jeunes en âge d'aller au lycée désirant chercher et inventer, avec une équipe enseignante volontaire, un autre chemin pour apprendre. Un projet éducatif plongeant ses racines dans les pensées de Rabelais, Erasme, Coménius, Rousseau, Freinet, Decroly, Korczak, Rogers etc...Tous ceux, nombreux, qui placèrent la liberté, le respect mutuel et l'humain comme les incontournables d'un rapport aux autres et aux savoirs.

    Ce projet exprimait un besoin de jeunes en devenir et d'enseignants en recherche qui dressaient le constat lucide de l'école au tout début des années 80. Constat terrible d'exclusion, d'ennui, d'uniformisation hiérarchisée.

    Ce projet est-il désuet ?

    L'école a-t-elle changé depuis le début des années 80 ?

    Oui ! La hiérarchie, le contrôle, l'évaluation, l'autorité y ont été renforcés pour garder l'illusion d'une construction solide alors que tout s'écroule à l'intérieur de l'édifice.

    Le projet du Lycée Expérimental a donc de plus en plus de raisons d'être.

    Depuis 1982, il a continué à se construire sur les principes de cogestion, c'est-à-dire, un lycée où les élèves et les enseignants s'organisent seuls en partageant le pouvoir et en choisissant ensemble les savoirs à travailler.

    Pendant trente ans, alors que partout ailleurs, la compétitivité, l'efficacité, les données statistiques, le fichage l'emportaient sur toute velléité d'éducation émancipatrice, au lycée, nous avons continué à vivre au quotidien des valeurs telles que la coopération, la confiance, le partage, la responsabilité.

    Nous avons continué à lutter contre toute vision simplificatrice du monde et donc de la vie de chacun. Nous avons continué à faire confiance, à parler de confiance. Nous avons continué à prendre en compte les paroles singulières même quand elles étaient minoritaires. Nous avons continué à penser que le travail est émancipateur et jubilatoire pour peu qu'on ait la liberté de le choisir. nous avons continué à faire ensemble même si tout pousse ailleurs à l'individualisme et à la compétition. Nous avons continué à inventer des possibles, plutôt que de rester inertes sous le poids des impossibilités qu'on nous ânonne continuellement.

    Nous avons continué à ne pas avoir peur.

    Nous avons continué parce que, depuis trente ans, des parents trouvent ici une réponse à leurs recherches, parce que chaque année, de nouveaux jeunes veulent prendre leur vie en main, participer et intégrer ce projet, parce que de nombreux enseignants de France et d'ailleurs viennent échanger avec nous sur d'autres façons de faire et repartent plein de projets qui se heurtent à la frilosité politique actuelle.

    Nous allons continuer parce que nous avons des réponses aux questionnements récurrents qui se posent aujourd'hui sur l'école.

    Nous avons des réponses à la violence, à la déshumanisation, à la barbarie, à l'échec, à l'anonymat, à la solitude, à l'infantilisation, à la déresponsabilisation, au manque d'appétence pour les savoirs, à la mercantilisation des savoirs.

    Nous allons fêter notre trentième anniversaire les 12 et 13 mai 2012. Vous à qui cette lettre s'adresse: jeunes, parents, retraité(e)s, employé(e)s, paysan(ne)s, cadres, cadres supérieur(e)s, enseignant(e)s, chômeurs(ses), journalistes, ouvriers(ères), hommes et femmes politiques etc... vous êtes les bienvenu(e)s pour découvrir nos pratiques, réfléchir à notre école et donc à notre société.

    Ensemble, nous pouvons résister aux sirènes alarmistes qui nous entourent. Nous pouvons défendre une école qui rejette les valeurs que nous impose un modèle social et économique en pleine déroute. Nous pouvons décider que la richesse de chacun ne peut se hiérarchiser à l'aune d'une société marchande. Nous pouvons décider de regarder l'autre comme une singularité en devenir.

    Nous pouvons être libres, égaux, fraternels.

    L'équipe éducative du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire

             

     

     JUIN 1982 : la lettre ouverte de Gaby Cohn-Bendit au Camarade Ministre Alain Savary, Ministre de l'Éducation Nationale de François Mitterrand.

    Lettre ouverte du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire 30 ans après

     

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 29 Décembre 2011 à 21:54

    Bonjour à vous tous, ceux que j'ai eu la chance de rencontrer, et les autres, 

    Très belle lettre ! Bravo pour votre engagement, votre militantisme, votre ténacité, votre lucidité, pour refuser le "formatage" que d'aucun veut imposer, pour savoir oser, pour la générosité de vos propositions, en somme pour votre foi en la personne humaine... 

    Exemple à suivre pour l'université (où j'enseigne)... J'y pense, sérieusement. 

    Bonne suite à vous tous et au lycée expé ! 

    Gisèle 

     

    2
    Frigoule
    Vendredi 30 Décembre 2011 à 02:56

    Oui, le rythme de chacun est différent, oui l'apprentissage ne peut être évalué selon une seule grille de calcul... Entre en compte dans l'apprentissage, le vécu et ressenti de chacun ! Alors vive le lycée expérimental. J'ai eu la chance dans ma vie de croiser le groupe de l'AFL (Association Française de Lecture) qui avait un centre expérimental de classes lectures, comme des classes vertes ou des classes de neiges mais à, des classes lectures ! Dans ce centre, nous recevions trois classes en même temps sur des durées de 15 jours à trois semaines... Tout le monde arrivait et se retrouvé au même niveau, ensemble pour travailler autour du verbe... Enfants et adultes à apprendre, à jouer avec les mots ! Toutes les activités de la vie quotidienne se transformaient en mots, en écrits ! Tous les jours, écriture d'un journal sur la découverte des groupes, des classes différentes, des horizons divers qui se retrouvaient là pour quelques semaines ! Enfants et adultes qui écrivaient, qui vivaient qui communiquaient ensemble ! Une expérience pour moi salvatrice qui m'a permis de renouer avec l'apprentissage. J'avais eu un parcours scolaire lamentable ! Né dans une famille d'enseignant, j'ai très rapidement décroché car il n'y avait pas de différence entre la maison et l'école ! Lorsque je rentrai à la maison, le père derrière la porte nous attendait et selon, nous punissait d'après le téléphone arabe qui sonnait ! Après avoir eu ma mère comme maitresse en CP, que je redoublais ! Je tombais sur son beau frère comme maître en CM2, puis sur sa femme, ma tante en 4ème ces deux niveaux redoublés aussi, car, à part me coller des retenues ou des punitions, personnes ne s'était interréssé à me faire comprendre pourquoi je devais apprendre ? J'ai donc foiré ma scolarité et après une seconde ratée, me retrouvais en école hôtelière ! Cela m'a sauvé, enfin, étant pensionnaire, je me retrouvais loin du clan dans lequel j'avais poussé et enfin commencais a penser seul... Puis la vie active et ma vie personnelle me fit prendre des sentier plutôt tordus pour enfin revenir grace à ce groupe d'uluberlus utopistes aux fondamentaux, oui les mots étaient une force et cela me serviraient que si je savais les manier aisément... Aujourd'hui, à 51 ans et après avoir quitté ces personnes que je retrouve souvent lors du salon du livre et de la jeunesse à Montreuil une fois par ans ! Je suis devenu militant pour raison plus que personnelles et réelles, militant activiste à Act Up-Paris ! Depuis peu, j'en suis le président et tiens à m'associer à votre combat pour voir différament l'apprentissage ! Je vous souhaite à tous une longue route et espère que nos gouvernements ne vous seront pas totalement revèches et intérompront votre manière de penser l'éducation ? fréd Navarro, sans haine.

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    3
    pw
    Vendredi 30 Décembre 2011 à 22:20

    Il y a près de deux ans, j'ai été confrontée, trente ans plus tard (eh oui) au proviseur du lycée où j'étais élève naguère. Cette fois de l'autre côté de la barrière, en tant que "parent d'élève"... Comme j'ai pu le dire à ce monsieur, j'ai été bien navrée de constater que trois décennies s'étaient écoulées sans que les méthodes et le discours ne changent. Ma fille, ni bête, ni bornée, mais peu adaptée à un système qui ne tient compte ni des aspirations ni des talents, ni des personnalités ni des envies - et ne parlons pas de rêves, s'étiolait à Guist'hau (Nantes, France) comme une plante en pot. À ses désirs artistiques, le monsieur répondait : "première STG". Attrayant, non ? Et puis je me suis souvenue de ce lycée dont j'avais entendu parler, à Saint-Nazaire. Nous sommes allées le visiter et le choix s'est imposé comme une évidence.

    Depuis dix-huit mois, la fleur a radicalement changé, elle s'épanouit librement...

    Peut-être qu'elle n'aura pas son sacro-saint baccalauréat. Peut-être que si. On verra. Quoiqu'il advienne, elle aura vécu, et de belle façon, une expérience que je souhaite à toute personne. Celle du partage, de l'ouverture, de la solidarité, de l'engagement, de la réflexion, de l'apprentissage multiple et voulu. Avec des hauts, des bas, des tracas, des interrogations, des tas de moments intenses... La vie, quoi. Elle aura quoiqu'il advienne beaucoup appris.

    Que serait-elle devenue si elle était demeurée dans un système où elle n'a pratiquement connu, dès la maternelle, que des brimades ? Je préfère ne pas y penser. Je songe en revanche aux centaines de jeunes qui n'ont pas comme elle la chance de pouvoir intégrer un enseignement alternatif qui apprend autre chose que le consumérisme et la compétition à tout crin. Quel gâchis ! Merci au lycée XP d'exister, pourvu que ça dure et se répande ! Continuez de cultiver les herbes folles, ce sont les plus belles.

    Merci.

    Pascale

    4
    Vendredi 30 Décembre 2011 à 22:44

    Souhaitons que cette sinistre période que nous vivons aux plans de l'éducation et du respect de l'humain éveille les consciences et que d'autres enseignants se décident à aller dans cette direction... 

    Gisèle 

    5
    Un_passant
    Samedi 31 Décembre 2011 à 13:38

    Il y a des fautes ...

    Une relecture des auteurs serait la bienvenue.

    Pour une équipe éducative, ça fait tâche.

    Un_passant

    6
    Rebecca Toyb
    Lundi 2 Janvier 2012 à 16:03

    Quand on comprend pas pourquoi on a envie de continuer à apprendre mais que ça marche pas et qu'on rencontre le lycée expérimental de Saint-Nazaire ...

    Je crois que ma vie à commencé ici !

    Merci.

    Rebecca

    7
    Franck-M
    Mercredi 4 Janvier 2012 à 23:15

    " Il y a des fautes ...

    Une relecture des auteurs serait la bienvenue.

    Pour une équipe éducative, ça fait tâche.

    Un_passant "

    Si tu ne fais que passer, contente toi d'observer au lieu d'écrire, ça fera une tache en moins. 

    Franck

    8
    Lundi 30 Janvier 2012 à 20:35

    Yep !

    A l'heure où la jeunesse désespère et se perd, il serait heureux de voir se développer ce genre d'établissements dont il est dommage qu'ils ne soient vus encore que comme marginaux ou expérimentaux.

    Tant de choses ne dépendent finalement que de nous, pour éviter cela :

    Dans votre appel à vos journées ouvertes, nulle mention faite à l'adresse des artistes. Si vous souhaitez une présence musicale ou autre, faites signe. Si nous pouvons nous y répondrons avec joie.

    Un petit communiqué d'O.P.A contre l'enferment des mineurs :
    http://www.opa33.org/soutien-aux-inculpes-de-toulouse.html

    Encore merci et bravo pour vos belles énergies à inventer un autre monde !

    L'Orchestre Poétique d'Avant-guerre - O.P.A
    http://www.opa33.org
    http://www.myspace.com/orchestrepoetique

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